Archives mensuelles : juin 2016

Quand l’économie collaborative rencontre la Loi Travail

Parler d’économie collaborative dans la Loi travail n’est assurément pas de tout repos, tant ces deux sujets attirent l’attention du public et des débats d’opinion.

C’est pourtant (presque) chose faite, depuis qu’un amendement au projet de loi Travail a été déposé la semaine dernière par plusieurs sénateurs du parti Les Républicains.

L’objet de cet amendement est d’assouplir l’interdiction de cumul d’activité et de rémunération pour les salariés, en les autorisant à participer aux activités de « services rendus entre particuliers ». L’amendement précise cette notion en la définissant comme suit :

« Les services rendus entre particuliers dans le cadre de l’utilisation en commun d’un bien dans la mesure où les sommes perçues à cette occasion ne dépassent pas une fraction du coût d’amortissement de ce bien calculée selon des modalités déterminées par décret »

Les activités ainsi définies pourraient donc être pratiquées par les salariés, sans incompatibilité avec la durée de travail obligatoire et l’interdiction de percevoir de rémunérations autres que celles issues de leurs salaires.

L’objet de cet amendement est, selon les sénateurs, de « sécuriser le développement de l’économie collaborative de particulier qui concourt à l’intérêt général (en particulier en ce qui concerne la mobilité partagée) ».

L’interaction, voire la tension, qui peut exister entre les règles du droit du travail et les modèles d’affaires des plateformes collaboratives ou de services à la demande n’est plus à démontrer .

La proposition contenue dans l’amendement est sans nul doute intéressante dans l’objectif poursuivi, qui consiste à vouloir soutenir le développement des pratiques collaboratives, sans les brider. La méthodologie portée par l’amendement est intéressante bien que la vision de l’économie collaborative qui a été adoptée nous semble trop restrictive.

En effet, l’économie collaborative peut porter non seulement sur un bien (« je mets ma voiture à disposition sur une plateforme ») mais également sur un service (« je donne de mon temps pour repeindre la chambre d’un particulier »), ce que les termes de l’amendement semblent ignorer.

La solution esquissée, à savoir l’adoption d’une logique de partage de frais, est pertinente en ce qui concerne les biens alors qu’en ce qui concerne les services, la logique de partage de frais n’a guère de pertinence. Droit du Partage avait d’ores et déjà soutenu l’adoption d’une telle logique de partage de frais pour sécuriser le statut juridique des particuliers.

Naturellement, la proposition contenue dans cet amendement n’aura de substance qu’une fois que le décret contenant les modalités spécifiques de son application sera publié. De plus, il conviendra le cas échéant de veiller à ce qu’un tel amendement ne se borne pas aux biens qui servent à la « mobilité partagée » (pour reprendre les termes des sénateurs) mais inclue également les biens qui relèvent d’autres catégories (immobilier, biens de consommation par exemple). Enfin, il convient de traiter également des prestations de services, dont le statut doit lui aussi être clarifié.

Quant au sort de cet amendement, il est très incertain, mais témoigne malgré tout d’un intérêt croissant des pouvoirs publics pour les questions juridiques clés qui se posent à  cette économie collaborative en plein développement.

Droit du Partage continue de suivre et analyser ces sujets pour vous.

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Economie collaborative : ça bouge à la Commission Européenne ?

Le 2 juin 2016, la Commission Européenne a présenté sa position sur l’économie collaborative et encourage « les consommateurs, les entreprises et les autorités publiques à s’engager avec confiance » dans cette nouvelle économie. Dans les documents publiés (le communiqué de presse et le document détaillé), la Commission Européenne insiste sur l’opportunité économique que l’économie collaborative représente et indique dans le même temps qu’un cadre juridique clair permettra son développement.

La Commission Européenne a isolé les principaux enjeux (key issues) qui nécessite une attention toute particulière de la part des Etats Membres et qui pourraient justifier des règles européennes :

  • la distinction entre le particulier et le professionnel : la Commission Européenne recommande de ne pas traiter de manière automatique les particuliers effectuant des services occasionnels sur les plateformes comme des professionnels. Une des pistes à creuser serait l’instauration d’un seuil.
  • la responsabilité des plateformes : la Commission admet qu’il est important de ne pas imposer aux plateformes collaboratives une obligation générale de vérification et de recherche active des circonstances illégales qui pourraient intervenir sur la plateforme.
  • la protection des utilisateurs : la Commission souligne que l’économie collaborative rend les limites floues puisque ce n’est plus seulement une partie faible (le consommateur) vis-à-vis d’une partie forte (le professionnel). Elle indique ainsi que les Etats doivent fournir une protection adéquate au consommateur mais également contre les pratiques commerciales déloyales afin de permettre une protection générale des parties les plus faibles participant à l’économie collaborative.
  • travailleurs indépendants et salariés : la Commission Européenne rappelle les définitions et les critères du salariat (au premier rang desquels le lien de subordination). La Commission met aussi en avant la nécessité pour les autorités nationales d’expliquer leurs règles en donnant des lignes directrices.
  • impôts : il faut adapter les règles applicables à ces nouveaux modèles économiques et s’assurer de l’uniformisation dans l’ensemble de l’Europe pour éviter les distorsions entre les pays. Les Etats membres doivent donc améliorer et faciliter la collecte d’impôts pour les plateformes.

La position de la Commissions Européenne est intéressante puisqu’elle démontre (i) l’attention portée à l’économie collaborative et à sa régulation mais aussi (ii) que les problématiques juridiques à traiter sont identifiées. Il convient de saluer la pertinence du diagnostic (lequel met en avant les problématiques bien connues des lecteurs de nos colonnes ou de notre livre) mais le cadre juridique reste à construire. Sa construction semble être une priorité pour l’Union Européenne, comme pour les Etats membres (voir nos commentaires sur la Belgique et l’Italie sur les projets de loi en cours de préparation), mais il ne faut pas se précipiter et encore moins adopter des règles qui étoufferaient les initiatives économiques.

Il sera intéressant de voir les suites qui seront données au niveau européen. Cependant, ce ne sera pas chose facile puisque les questions sont très délicates (droit fiscal, droit du travail…) et aussi parce que l’Union Européenne n’a pas de compétence générale (seules les compétences déléguées lui permettent d’instaurer des règles).

Droit du Partage continuera à vous tenir informés.

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